La chronique de la dame athée

10 décembre 2001

Dieu : le retour

      L'envie ne me manque pas, à l'instar d'Athéo, de me mettre en congé d'athéisme. Non pas changer de conviction mais écrire sur d'autres sujets, même dans cette rubrique. Nous autres matérialistes ne sommes pas terre à terre pour autant. L'imagination humaine nous intéresse à condition qu'il n'y ait pas de duperie à la clé. Comme ce qui se passe en ce moment.

      Je ne sais pas à quelle sauce nous allons être mangés mais la cuisine est déjà prête. Les ingrédients nous sont amenés délicatement, un par un, en un bourrage de crâne insidieux. Vraiment « ils » n'arrêtent pas et il faut sans cesse protester, dénoncer avec nos faibles moyens. Tant que le Web nous donne un peu d'air, profitons-en.

      Tour à tour, L'Express puis Marianne titrent respectivement leurs couvertures d'un « Pourquoi Dieu est de retour » (1er- 7 novembre) et « Dieu est-il criminel ? » (12-18 novembre). En bonne athéiste qui se respecte, je me précipite et je découvre qu'il est surtout question du livre de Régis Debray : « Dieu, un itinéraire ».

      L'itinéraire de M. Debray, lui, me fait penser aux demoiselles de petite vertu d'autrefois qui se refaisaient une virginité en devenant dames patronnesses sur leurs vieux jours. Le camarade Debray est devenu bien pensant et il le montre : morceaux choisis de l'entretien dans L'Express :
  • « après le scientisme religion de la science on revient aux religions du livre ou à des succédanés sectaires. Tout laïque doit y réfléchir.»
  • « Dieu est une ambivalence contre l'homme lui-même, et vouloir la lever reviendrait à nier l'existence humaine. Tout au plus peut-on aménager les conditions d'un Dieu bienveillant et aussi bienfaisant que possible. Cela exige un certain travail que le judaïsme et le christianisme ont longuement mené. Travail que l'islam a fait surtout à ses débuts (…) la panne critique est advenue ensuite. L'islam a eu sa renaissance au moyen-âge. »
  • « A la différence des autres, le Dieu judéo-chrétien nous parle, insuffle un texte et revient périodiquement dire ce qui est bon et n'est pas bon pour nous. »
  • « Quant à la religion des droits de l'homme, elle est à reliance faible, elle ne soude personne à personne. Je crois à la phrase d'Esaü aux juifs : si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas. »
  • « Nos libéraux français oublient que si le marché américain fonctionne avec un tel dynamisme c'est qu'il y a le dieu monothéiste en surplomb, pour la cohésion. Sur chaque Dollar est inscrit In God we trust. Vouloir importer le culte du Dollar sans le God qui en est la clé, c'est faire une Amérique pastiche : le défaut de métaphysique, c'est un manque de pragmatisme. »
- « Rassurez-nous, interroge le journaliste, vous êtes toujours rationaliste ? »


      La question se pose effectivement. Si Paul Claudel a rencontré Dieu derrière un pilier de Notre-Dame (de Paris), Régis Debray a dû rencontrer d'abord le pilier, style Diana. Tous n'en meurent pas, mais tous en demeurent bien atteints. Quelle mouche a donc piqué l'ex-compagnon de Che Guevara ? S'il désire revenir à la religion de ses ancêtres qu'il le fasse, mais sans nous.

      J'ai d'abord pensé que si De Gaulle prenait les Français pour des veaux, avec Debray, ils avaient chopé le prion. Il nous dit : « Si Dieu ne vous inspire pas c'est pas grave, faites comme si. Un petit peu de Dieu ne peut pas faire de mal. » Puis j'ai senti la menace pour la liberté de conscience. Nier Dieu reviendrait à s'isoler de la société. Le « A » privatif de l'athée effacerait l'athée lui-même, privé de tout discours, de toute représentation dans notre société.

      Pour compléter ma réflexion, cet entrefilet trouvé dans Ouest-France du 8 décembre : « - Régis Debray : mission sur l'enseignement religieux – Jack Lang, ministre de l'éducation vient de confier une mission de réflexion sur l'enseignement du fait religieux à Régis Debray. Dans la lettre de mission rendue publique hier, le ministre rappelle que Régis Debray aborde cette question dans son dernier livre Dieu un itinéraire. »C'était donc ça : réintroduire le catéchisme à l'école ! Parce que je vois mal enseigner le « fait » religieux sans propagande, sans manipulation mentale. C'est déjà bien parti. Un de nos camarades libre-penseur a répertorié les pages consacrées à la Bible dans les livres d'histoire de 6ème. Elles augmentent d'années en années. Et cela, brut de décoffrage, sans aucun recul ni esprit critique. Il faut reconnaître que question instruction religieuse, les écoles confessionnelles avaient une certaine avance par rapport à celles du public. Il était grand temps que ce dernier rattrape son retard. Il n'est d'ailleurs jamais trop tard pour endoctriner nos chères têtes blondes !

      On aurait pu évidemment vouloir relancer l'enseignement de l'instruction civique, apprendre le fonctionnement de nos institutions et de notre justice. Tenter de former des citoyens responsables. Mais voyons c'est démodé ! Et puis qui a jamais eu envie de former des citoyens responsables ? Imposer Dieu c'est moins fatigant, lui ne se démode pas. Et surtout ne se discute pas. « On peut être un grand savant, nous affirme encore le camarade Régis, et souffrir de désorientation. Et on peut être un ignorant et garder ses points cardinaux si on a la certitude d'une récompense posthume, d'un au-delà meilleur … »

      Et c'est cet homme qui préfère un ignorant croyant à un savant non croyant que l'on envoie auprès de nos enseignants de l'instruction publique. Cela fait froid dans le dos !

      Cet homme se prétend athée et rationaliste ; c'est possible qu'il le soit toujours. C'est par pragmatisme qu'il entend imposer la religion. Vous avez bien lu : pragmatisme. A part notre génial maître à penser et quelques happy fews, nous sommes tous des néandertaliens. Depuis que les dégraissages et autres délocalisations ont cassé notre tissu social, c'est sûr que nous manquons de reliance. Livrés à nous-mêmes, nous ne pouvons que faire des bêtises, pire : tenter de réfléchir, pire encore : nous jouer « Marx le retour ». Et ça, dans l'Europe de Charlemagne, l'Europe chrétienne de nos pères fondateurs – et tant pis pour l'Albanie, la Bosnie et la Turquie – le néo Saint-Empire-Romain-Franco-Germanique, c'est inadmissible.

      Une fois de plus, nos dirigeants, avec l'aide éclairée de Régis Debray font le pari de la sottise sur l'intelligence.

      Pour nous, athéistes, c'est exactement le contraire. Nous sommes pour le partage de l'intelligence par une instruction digne de ce nom. Notre très élitaire penseur, à force de théories fumeuses, ne voit même plus le tapis dans lequel il se prend les pieds.

      Damathée 10 décembre 2001